La mort d'Ivano Beggio, seigneur d'Aprilia

La mort d'Ivano Beggio, seigneur d'Aprilia
Ivano Beggio

publié le 27 mars

Aprilia et son ADN compète... Il faut bien s'imaginer que dans les années 70, les marques européennes se sont toutes écroulées à l'arrivée des japonaises, sauf en Italie ! C'est dire à quel point c'est solide l'histoire, Aprilia passe en dix ans à 12 000 motos vendues !

Il n'a pas fallu longtemps pour que la firme entre en compétition, dès 1985 c'est parti, les Européens résistent encore en 125 contre les Japonais, le 250 est nippon depuis 1977...  

Puis le Japon prend la totalité des titres en 1990 mais à partir de 1992, Aprilia gagne son premier titre en 125, avec  Gramigni. En 1994, Aprilia est doublement titré, en 125 avec sakata, en 250 avec Biaggi.

L'honneur de l'Europe ressurgit sur les circuits, c'est parti pour les succès cités ci-dessus, avec des pilotes comme Biaggi, Rossi, Capirossi, Locatelli, Melandri, Arnaud Vincent, Poggiali, Lorenzo...

Mais assez de chiffres, Aprilia s'est lancé dans une dangereuse politique d'achat (Laverda, Guzzi) se retrouve en difficulté financière et le groupe Piaggio reprend le flambeau.

Ce qui explique aussi un homme, c'est son parcours, sa culture.

Direction Venise... Merci à Canaletto pour la belle image...

Ivano Beggio est né à San Martino in Rio, près de Bologne, en 1944.  

Mais le département moto Aprilia sera créé à Noale, situé dans le territoire de Venise terrestre.

C'est là que l'on comprend le caractère de vainqueur de Beggio et Aprilia.   

Venise, qui se bat depuis sa création pour la survie de son archipel de 120 îles, c'est le centre du monde commercial européen à partir de l'an mille et jusqu'à l'invasion de la République par Bonaparte en 1797.

Venise tient la méditerranée par son commerce, par ses vaisseaux, par sa fortune. C'est une force militaire et maritime colossale. 

Chez les habitants et les industriels de la région, on est un peu resté comme ça, compétiteur...

La langue, l'humour, la culture en somme, ne sont pas comme ailleurs en Italie.

Bien entendu, la maroquinerie, activité de luxe par excellence, s'est installée en Vénétie depuis des siècles, et ce n'est donc pas un hasard si l'on y trouve les fabricants de bottes de moto italiens,  Alpinestars, Gaerne, TCX, Sidi sont dans le coin et j'ai le souvenir de soirées, où Beggio venait de temps en temps, où l'humour assez vachard des Vénitiens était un bonheur.

Un des potes de Beggio, le créateur des bottes RG qui ont été totalement à la tête de la mode dans le trial et le cross dans les années 70,  a raconté un soir que nous avions pris ensemble un avion privé pour rentrer des Six Jours d'Ecosse, celui de la société SWM. Nous avons été pris dans un orage terrifiant, secoués comme des olives au moment de la récolte. Ce pote, assis en face de moi, j'étais blême, me dit alors « Pourquoi as-tu peur ? Il n'est pas à toi l'avion ! ».

J'ai été pris d'un rire nerveux mais sublime, même plus peur du coup (enfin, presque même plus peur) et le cercle des industriels vénitiens qui a entendu l'histoire racontée par un des leurs est parti d'un rire énorme qui est allé jusqu'en Sicile !

Voilà, cette petite histoire explique un peu comment ces mecs d'Aprilia et autres vénitiens ont conquis le monde, voilà ce que je voulais dire d'un homme comme Beggio, bien au-delà des chiffres et des modèles sublimes de la marque, c'était un  magicien.

Mais au fait, pourquoi le nom Aprilia ? C'est Beggio lui-même qui l'avait expliqué, son père, Alberto, était un dingue de la Lancia Aprilia, sortie en 1937.

Voilà, j'ai fait, avec beaucoup moins de talent, comme Orson Welles, qui révèle à la fin de Citizen Kane la signification du mot clé de son film.

Et j'ai tenté de décrire l'univers de l'homme qui s'en va.

Ma façon de lui dire au revoir, et de regretter de ne pas l'avoir rencontré plus souvent, parce que même en dehors de l'univers moto, c'était un géant.

 

 

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